Ou comment j'ai failli mettre mardi avec mercredi, la kippa avec le harnais, etc.
Salut,
Cette semaine, j’ai tenu un petit journal de bord.
Le voici.
Dimanche, Nora m’emmène marcher sur la montagne. Le soleil tape fort, je râle en anglais, les glaçons dans sa gourde font un boucan qui rythme notre ascension. Nora me dit retourne-toi au lieu de chouiner, et je découvre l’immensité de la baie qui se déploie en technicolor californien. Le quadrillage parfait des avenues industrielles d’Oakland et Berkeley. Le pont métallique qui mène aux collines de San Francisco. La brume posée uniquement sur le Golden Gate. Des hectolitres de vaguelettes scintillantes. Je comprends que l’amplitude et la diversité de ce panorama est précisément ce que les Américains appellent overwhelming.
Lundi, c’est le début des célébrations de Rosh Hashanah, le nouvel an juif. Je monte dans le bus 43 qui m’emmène à Crissy Field Beach. Mira y organise chaque année une Mikva dans l’océan Pacifique. C’est la Californie dans son plus simple appareil : les Juif·ves, mi-queer, mi-hippies, sont assis·es en cercle sur la plage, à quelques centaines de mètres du Golden Gate Bridge dont la brume ne laisse toujours apparaitre que l’extrémité piquée dans le ciel bleu. Mais pourquoi est-elle donc collée si amoureusement à ce pont un jour après l’autre ? Chaque prise de parole, par laquelle quelqu’une présente l’offrande qu’elle va ajouter au plateau garni païen, est suivie par une caresse sur un tambour pour la remercier de son partage. Je plonge mes mains dans le sable pour y enfouir les sarcasmes qui m’assaillent. Ça marche (un peu).
En attendant, c’est l’heure du temps calme. Guidées par la feuille qui nous a été distribuée, on est invité·es à un peu de self-reflectiveness. What do you want to celebrate in yourself this year ? How did you commit to your own blossoming? How will you commit to living in your fullness this upcoming year? How will you offer your sacred gifts in service of collective healing and liberation?
Bientôt, Mira fait sonner le Shofar en bikini et je n’ai plus de sarcasme : au milieu des baigneurs, la judéité de ce groupe prend toute la place sur la plage, et c’est la première fois que je vis une chose pareille. Et pendant toute la durée de notre cérémonie syncrétique, les véritables cornes de brume résonnent toutes les 35 secondes depuis le pont, comme le veulent la tradition et les mesures de sécurité destinées aux bateaux. C’est donc à ça que sert une corne de brume !
Quelques minutes plus tard, des dizaines de pélicans nous accompagnent au ras de l’eau alors qu’on se jette dans l’océan, et peut-être puis-je affirmer sans trop mentir qu’ils sont les premiers êtres que j’ai vus en cette année 5786 qui commence.
Après avoir mangé les pommes, le miel, le houmous, le fromage, les crackers et les grains de sable, je repars avec une petite grenade porte-bonheur que Mira a glissée dans ma paume, et une liste de réflexions auto-congratulatoires dans les pages de mon carnet.
Mardi, au réveil, il y a du sable dans mon lit. En Amérique, le martini se sert avec du gin et à 18h10, je suis pompette dans le bar où Jessica et Alexx fêtent leurs 20 ans de mariage. Jessica Tanzer a photographié toutes les lesbiennes de la ville dans les années 90, et elle tient à me rappeler l’anomalie que constitue l’existence de ce mari à chaque fois que je la vois. Alexx est un homme cis, mais il est anglais, ce qui lui rend une partie des points que sa condition lui avait ôtés. Il dit fuuuucking heeeell toutes les deux phrases, il est toujours partant pour une clope sur le trottoir, et quand j’annonce mon départ de la soirée, il insiste pour me commander un de ces taxis sans conducteur. Je pousse de grands cris, mais je cède en me rappelant que mon nouveau motto est de dire oui à tout. Je repense aux tentatives de sabotages qui bourgeonnaient vaguement en 2023. La rumeur voulait que ces voitures buggent si on plaçait un cône de chantier sur leur capot. Aujourd’hui, j’en croise soixante par jour, aucune n’a essayé de m’écraser au passage clouté, personne ne moufte, et une fois assise sur le siège arrière, je n'ai même pas peur quand je vois le volant tourner tout seul à droite et à gauche jusqu’à la porte de chez moi. Mon effarement me ramène à 2009 et aux considérations que j’avais avec les copain·es de la toute jeune revue Z à propos de la notion d’acceptabilité (l’article a franchement vieilli, mais il est encore lisible ici). Sous mes yeux, ici, des preuves innombrables et quotidiennes qu’on peut faire avaler n’importe quelle couleuvre aux moutons que nous sommes, pourvu qu’elles se trémoussent agilement.
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