Toute lettre est une lettre d'amour (même un texto, même sans réponse, même trente ans après)
Salut l’autre bout du monde,
Comment allez-vous? C’est un peu compliqué, non?
Cette semaine, j’ai pensé tous les jours à ma prochaine lettre, j’ai pris des notes ici et là, mais je n’ai pas réussi à l’écrire à temps. J’ai commencé mes entretiens, j’ai tout bien copié les fichiers pour ne pas les perdre, j’ai réalisé que mes piles rechargeables ne tenaient pas assez longtemps dans mon enregistreur, je me suis habituée à être ici, j’ai arrêté de regarder google maps pour m’orienter, j’ai arrêté de payer pour prendre le bus, j’ai continué à ouvrir des boites d’archives, j’ai eu des surprises folles et des promesses merveilleuses, ainsi qu’une nouvelle idée qui m’a donné des ailes.
Mais aussi, cette semaine, j’ai fait des micro-crises d’angoisse, j’ai été fatiguée, fatiguée, fatiguée, parce qu’organiser toute cette enquête toute seule, sans financement, sans budget, sans savoir où je vais loger dans deux semaines ni si les personnes que je veux absolument rencontrer me répondront, et je me suis parfois découragée. Puis mon amie Laura m’a dit Ben oui mon chou, le terrain, c’est difficile. Elle a raison, c’est une enquête de terrain. Je me suis souvenue que je savais faire, que je savais affronter les obstacles (il suffit d’attendre que ça passe), j’ai fait une sieste, j’ai trouvé un logement que je n’aurai pas besoin de payer, j’ai respiré un bon coup, retrouvé du courage, et me voilà.
Christina Sophie m’a mise en contact avec Stafford, Carol, Shar, Stephanie. Jessica m’a présenté Susie, Franco, Page, Marc, Ken. Shoshana m’a donné les adresses de Silas et Lila. Topiary, celles de Jennifer et Zanne. Après les avoir dénichées sur tous les réseaux sociaux existants, j’ai écrit à Lori, à Jenni, à Sharon, à Beth, à Steph, à Karen, à Ivy, à Camille, à Bucky, à Harry, à Michelle, à Donna, à Miriam, à Clo, à Malia, à Amos.
Chaque jour, je tiens des listes, je coche des cases, je gribouille un calendrier, j’entoure, je rature, j’essaie de ne pas perdre le fil, je passe des heures à négocier des rendez-vous. On peut faire l’interview dans ma voiture, on sera moins dérangées par les enfants ! me dit l’une. J’adore que cette phrase ait existé dans ma vie, mais j’espère vraiment que je ne ferai jamais d’interview dans une voiture. On peut se retrouver au Starbuck de mon quartier ! me propose l’autre – je me rappelle qu’il faut que je systématise mes explications quant à la présence de micros et à mon travail sur le son.
Il y a celles qui me donnent leur numéro dans la minute, celles qui me cantonnent à leur boite mail pour toujours, celles qui demandent qu’on se parle sur Messenger, celles qui n’ont jamais ouvert mon message envoyé sur Instagram, celles qui répondent toujours quatre jours après et m’enseignent la patience, celles avec qui le rendez-vous est fixé dans la demi-heure. Celle qui vient chez moi depuis loin sans hésiter, celle qui me donne son adresse mais me reçoit sur le porche de sa maison, dont je ne verrai jamais l’intérieur. Celui dont le conjoint a fait un gâteau pour l’occasion. Celle qui pense qu’elle n’a rien à raconter alors qu’elle tenu le plus important café lesbien de la ville. Celle qui est super saoulée par le micro, celle qui ne me laisse pas en placer une et avec qui, pour être exhaustive, il faudrait parler pendant huit heures, celle qui s’excuse de mal s’exprimer ou d’avoir la mémoire qui flanche. Celle qui sort dix cartons d’archives en prévision de ma visite, celle qui vient avec les trois seules photos qu’elle a conservées.
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