La tête pleine de gros biceps et de photos floues
Salut l’autre bout du monde,
Je vous écris de Los Angeles, où j’ai découvert que sous cette latitude, le croissant de lune dans le ciel est couché à l’horizontale. Cela me réconcilie un peu avec ce monstre autoroutier auquel j’ai du mal à trouver du charme, une visite après l’autre. Heureusement, je repars demain. La nuit, je rêve que je me fais arrêter par les brutes de l’ICE, qui terrorisent les étrangers partout dans le pays, et dont j’entends des nouvelles tous les jours à la radio. D’ailleurs, si vous voulez vous tenir informé·es de l’actualité états-unienne, NPR est une station de radio fiable et précise. Tous les matins, ils publient 15 minutes d’actualité dans leur émission Up First, qui fournit un résumé efficace de la catastrophe générale que traversent la politique et la société américaines.
Affiche scotchée dans la vitrine d'un commerce de Mission Street, San Francisco.
Ces dernières semaines, j’ai fréquenté beaucoup de photos. Quand j’ai commencé cette recherche, il y a presque trois ans, je pensais que j’allais travailler sur les bars lesbiens et leur disparition. Ça me semble aujourd’hui une approche bien futile (ça ne l’est pas) et étriquée (ça l’est). Je ne m’attendais pas à rencontrer autant de photographes et de cinéastes parmi les lesbiennes de San Francisco. Alors forcément, les questions d’images et de représentations visuelles ont pris de la place dans ma recherche, jusqu’à en devenir le cœur.
En réalité, les années 80 et 90 ont constitué une révolution aux facettes multiples pour les représentations visuelles des lesbiennes. À San Francisco et ses alentours, les lesbiennes s’emparent des moyens de production visuels pour forger leurs propres images, leur propre imagerie, celle de leurs propres désirs. Certaines ailleurs, comme Joan E. Biren, documentent déjà le quotidien. Plus tard, on verra apparaître des photos de fêtes et d’émeutes. Mais à San Francisco surtout, l’urgence est celle de la chair. Elles veulent se montrer toutes crues.
Morgan Gwenwald, date inconnue.
Cela commence avec les expérimentations paysagères de Tee Corinne qui, sur les terres des femmes de l’Oregon, forme aussi de nombreuses lesbiennes à l’usage d’un appareil photo. Dans son sillage, Morgan Gwenwald, Del La Grace, Jill Posener, Honey Lee Cottrell, Shari Cohen, Chloe Atkins, Phyllis Christopher, Jessica Tanzer, Catherine Opie et d’autres montrent l’intimité, la drague et le sexe, les jeux de pouvoir. Leurs photos sont considérées comme pornographiques et antiféministes ; elles persistent ; finissent par se trouver les unes les autres.
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